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Et Ribery inventa la routourne

jeudi 13 décembre 2018, par Samuel

Il y a quelques mois (un peu plus que ça même), je tombe sur ce texte : http://www.petitmoutonnoir.com/et-dieu-crea-la-foi-volet-1-la-decrepitude/ (que vous devez lire en premier avant de vous attaquer à la suite de ce texte) et je tombe sous le charme. Je décide donc d’écrire le pendant vu d’un autre oeil.


Petit, je ne priais jamais. J’avais ce côté légèrement défaitiste des enfants ayant grandi un peu vite, à coup de responsabilités pas vraiment adaptées à leur âge. La vie suivait son chemin sans que je n’ai jamais l’impression d’en infléchir le cours par mes actions ou par leur absence. J’étais bien dans le train de Jean d’Ormesson, mais il était définitivement conduit par quelqu’un d’autre. Je me laissais porter en regardant par la fenêtre. Je faisais signe à ceux qui rentraient dans mon wagon aussi bien qu’à ceux qui en changeaient sans réaliser la chance que j’avais que personne n’en descende… Certes, j’avais des envies et des désirs mais aucune idée sur la marche à suivre pour atteindre mes objectifs. Une histoire de cortex préfontal, siège de la récompense à long terme, qui met du temps à se développer.
Un peu plus tard, à force d’entendre que c’était à moi de faire les choses et que si j’attendais qu’elles se fassent toutes seules, ma vie serait plus compliquée, je décidais de retrousser mes manches et de prendre les commandes du train à bras le corps. Enfin… à bras le corps… suffisamment pour écouter de la musique pendant que mes compères du groupe de révisions donnaient tout ce qu’ils pouvaient pour atteindre la moyenne salvatrice au baccalauréat.

Puis voyant que le temps passait et que moi je restais sur place, je décidais de changer de stratégie. Si les autres n’étaient pas prêts à faire le boulot à ma place, il allait falloir que je m’y mette vraiment plus sérieusement. Pour m’épauler dans cette tache ardue, je décidais, tel Brice de Nice, de choisir trois personnes de références auxquelles je pourrais penser, selon la tâche à accomplir, en me demandant ce qu’elles feraient dans pareilles circonstances. Certes, on peut attendre toute sa vie que les choses se fassent pour vous. La belle au bois dormant qui attend patiemment un prince juste pas trop con, la promotion qui tombe de nulle part sans même avoir besoin de passer par le canapé, l’héritage inattendu d’un Tonton Cristobal parti au Brésil, le corps bien gaulé d’un adepte du street workout en se cantonnant à regarder les autres jouer au foot à la télévision en dégommant des bières. La liste est longue comme un jour sans pain. Je m’étais vite rendu compte que les difficultés pour avoir une vie dont on a l’illusion de maîtriser la trajectoire étaient légions. Tout nous poussait à essayer, y consacrer du temps, de l’énergie, de l’argent et de l’espoir pour finalement nous inciter à abandonner et prendre un abonnement youporn, postuler à un job de merde mais sécurisant, jouer au loto, se gaver de coca zero en faisant des séances d’électrostimulation. Sans nul doute, un coup orchestré par les services marketing.

C’est ainsi que perso, je pris enfin les commandes de mon propre train, regardant toutes les cartes, les aiguillages, planifiant les itinéraires et modulant la vitesse selon mes envies et mes objectifs. Je décidais donc de faire trois arrêts pour embarquer mes assistants, ces gardes-barrières qui me permettraient de tirer le meilleur de mon trajet.

Pour avoir toujours l’esprit de combativité et le recul nécessaire, j’embarquais Jean-Claude Vandamme, philosophe devant l’éternel, il saurait me guider à la force du poing contre les foules se dressant devant moi avec pour dessein de me renvoyer à terre. Son premier conseil fut d’être aware. J’aimais déjà l’idée. Un peu d’empathie et d’écoute sont toujours bénéfiques et j’étais persuadé que cela m’apporterait énormément. Il parla alors d’entretenir son corps en mangeant des pommes, ça n’a jamais pu faire de mal à Adam et Eve, la pomme, c’est bon, il y a de la pectine. Enfin, il aborda mes yeux de tigre, mais je n’écoutais plus vraiment, car je pensais déjà à mon prochain arrêt.

Pour l’autodérision, l’humour, la plume, le sens de la répartie et le côté séducteur, je m’arrêtais devant Hank Moody, le célèbre écrivain. Bien qu’ayant longuement hésité avec Charles Bukowski, je préférais l’humour acerbe de Moody aux bagarres de bistrots et de piliers de comptoir dont était coutumier Bukowski. Pourtant, la vision romantique de la vie de ce dernier me touchait et j’admirais son emportement, sa capacité à tout jeter pour tout recommencer, que ce soit dans ses œuvres ou dans sa vie, avec ses habitations, ses amis et ses femmes. Les deux compères partageaient un je-m’en-foutisme et un détachement dignes d’un Serge Gainsbourg au sommet de son art et tous les trois louaient à l’alcool une déférence toute religieuse. J’étais persuadé que cela me permettrait de gérer n’importe quelle situation sans trop souffrir des conséquences, aussi douloureuses soient-elles. Je pourrais probablement emprunter quelques pick-up lines à Moody, histoire de rencontrer une belle au bois dormant attendant un prince pas trop con. Je faisais désormais face à un cruel dilemme. Devais-je privilégier l’intellect ou l’humour pour mon troisième et dernier arrêt ? Moody ferait l’affaire pour l’humour et je me disais que :

Pour son esprit d’analyse, son intelligence et son recul, je m’arrêtais enfin devant Noam Chomsky. J’étais conquis par ses analyses du langage, la « révolution cognitive » et son engagement anarchiste. Le langage me semblait déjà le meilleur moyen de ne pas se comprendre. Je me dis qu’un peu d’aide de ce côté ci me serait plus que profitable, que ce soit pour les belles au bois dormant ou les recruteurs de tous poils. Il me fallait maîtriser les subtilités de l’expression, les non-dits, les interprétations, les sous-entendus, les « je ne te le dis pas mais si tu me connais, tu sauras ». J’aimais l’idée de me réjouir du bonheur des autres, de me mobiliser sur injustice, de me rebeller sur pauvreté. Il me fallait un combat noble, un combat pour être noble.

Je fis un dernier point avec mes trois âmes sœurs, mes conseillers. Il était temps pour moi de me lancer. Ainsi armé, plus rien de m’effrayait, j’étais paré pour tout affronter. Plus rien ne pouvait me surprendre. Je m’accordais deux jours de repos avant de passer en mode Super Saiyan. Le monde allait bien voir ! J’ouvrais la fenêtre et respirais l’air du dehors, je m’en emplissais les poumons. Cet air allait être mon carburant. Tout était là pour moi, je n’avais plus qu’à cueillir ce que cette vie avait à m’offrir !

C’est ainsi que je partis le cœur léger pour un entretien d’embauche. Il est à préciser que je venais de me faire éjecter de la société pour laquelle je travaillais pour une sordide histoire de rivalités entre les différents responsables de ma direction. Il était temps pour moi de rebondir et ce BigG que j’avais rencontré sur le net m’avait fourni un super tuyau, un truc imparable, un truc en or. C’est donc particulièrement confiant que j’arrivais à l’entretien d’embauche. Le rendez vous se passa au mieux et on me fit visiter les locaux. J’étais déjà chez moi, entre le baby, le billard et ce superbe bureau. On me présenta Nicolas, Mamoud, Stéphane et d’autres. Ma vie professionnelle prenait enfin son sens, j’allais enfin être ou je devais, j’étais enfin l’étoile qui rentre dans la forme d’étoile dans ces jeux d’enfants. Il n’était plus nécessaire que je joue des épaules pour rentrer dans une autre forme que la mienne. Jusqu’à ce qu’on m’explique que je devrais venir en costume, avec cravate pour travailler avec la direction. Noam me soufflait qu’il me fallait répondre que ce ne serait pas possible tandis que Jean-Claude me conseillait d’envoyer des high kicks. Hank, quant à lui, me proposait d’envoyer une vanne avant de descendre une boutanche de sky. Oui, cela failli basculer mais en compilant tous ces conseils, j’envoyais une vanne, levais mes petits poings et parlais du monde des possibles. Je valais mieux que de bosser pour des faux semblants. J’avais de l’aplomb, cela plut et l’on put continuer la visite des locaux, me présenter à la direction et mon futur bureau. Je profitais d’une pause imposée par ma DRH pour qu’elle puisse répondre car « Je suis désolée mais vous comprenez, c’est important » pour me tourner vers la fontaine à eau et adresser à mes conseillers à peu près ces propos :
« Je sais que cela paraît gagné mais faites que lundi prochain j’ai mon badge et que je puisse célébrer ce millénaire avec sérénité ! »

Il est vrai, je flottais un peu au-dessus tout ça. Il faut dire que j’avais rencontré peu auparavant une charmante jeune femme qui alimentait tous mes espoirs. Une rencontre presque fortuite, impromptue, chez mon précédent employeur. Moody aux manettes, j’avais su placer les bonnes phrases aux bons moments, glisser nonchalamment auprès de sa meilleure amie que je trouvais cette figure fort séduisante. Mon approche avait porté ses fruits et nous avions pu échanger, à l’intersection des rues Henri Chevreau et Menilmontant, un baiser digne de remiser les plus belles scènes de Titanic et Roméo + Juliet dans une cave de province à côté de la chouette d’or. L’esprit léger, tel Zazie, je n’envisageais plus que la vie en rose, tel Dragon ball, je me déplaçais sur un nuage. Tel un zombie de Walking dead, je marchais lentement avec un sourire niais. Tant de choses se mettaient en place d’elles-mêmes. Je pensais en avoir le contrôle, mais je ne profitais que de l’alignement des planètes qui tournent…

J’étais confiant d’un bonheur sans faille. Ma vie, comme une comète suivait sa trajectoire et slalomait entre les corps célestes. Quelques années passaient, je changeais de travail, de compagne, plus mûr, je trouvais la force de changer, d’influer la trajectoire immuable des éléments. J’avais enfin une vision plus précise de ce que je voulais faire mais particulièrement clairvoyante sur ce que je ne voulais plus faire. J’avais rencontré celle avec qui je pourrais partager tout cela. Bouger, partir, tout réinventer, tout créer. Je ne voyais pas que je partais pleine balle en direction du soleil. Les signaux étaient là, j’étais juste aveugle et la claque arriva avec d’autant plus de force. Tout commença alors que je prévoyais de répondre positivement à une invitation pour un week-end auquel j’étais invité. L’objet du week-end ne lui convenait pas et je dus faire appel à la sagesse de mes trois conseillers réunis pour garder le sang froid nécessaire. Je découvris que tout ce qui m’importait lui pesait, que tout effort pour consacrer de l’énergie à des activités autres que les siennes lui était surhumain. De la semaine au ski au voyage en Islande en passant par ce week-end à faire des tours sur un circuit automobile. Certes, nous avons tous des défauts, moi le premier mais avec un peu d’empathie, d’écoute, on peut passer outre ces petits désagréments tant que le fond est bon, solide. Semaines après semaines, je périclitais. Moi, qu’on n’avait pas vu si heureux depuis longtemps, je sombrais inexorablement tel le Titanic ou Roméo après la mort de Juliet. Je vivais dans l’attente qu’elle se réveille et prenne conscience de ce que nous étions en train de réaliser, de ce que nous avions créé, de la force que nous pouvions déployer pour abattre n’importe quel obstacle se dressant sur notre route.
Après la déception, vint la prise de conscience. Je me dis que mes conseillers n’avaient peut-être pas été aussi clairvoyants que prévu. Le fessier posé dans la neige, une sanpé dans une main, une Cubanisto ou deux dans l’autre, je convoquais mes troupes pour faire le point. JCVD reconnut que les choses du cœur n’était pas vraiment de son ressort. Moody m’informa qu’après tout, il avait quand même perdu sa femme. Chomsky, quant à lui me parla pendant trop longtemps pour que je puisse me souvenir de la question. Je tapais donc du poing sur la neige, dans une tentative ridicule d’autorité et je réclamais un quatrième conseiller plus à même de gérer efficacement cet aspect de ma vie. Ils furent unanimes pour me désigner Yocaryafre, chimère, manticore, Frankenstein, simple représentation amalgamée de mes très proches. Il.elle saurait me donner une vision un peu plus claire de mes lacunes, de mes failles et du reste, si il.elle arrivait à se mettre d’accord. Ce qui ne semblait pas gagné. Pourtant, rendez-vous fut pris. Il était plus que temps de redresser le tir.

Yocaryafre confessa m’avoir un peu laissé en roue libre. Il.elle avait déjà pas mal de choses à gérer de son côté. Des enfants plus ou moins attendus, des rencontres plus ou moins belles, des séparations, des réparations, des re-séparations, des emménagements, des questionnements fondamentaux. Il.elle avait un peu d’autres chats à fouetter et puis j’avais l’air d’aller plutôt bien à me balader de l’autre côté de la planète, à regarder le soleil se coucher en trouvant ça beau, à attendre qu’il se lève à nouveau et à prendre la vie comme elle venait. Je postais sur les réseaux des chansons de Brel, Bowie ou Michael Jackson, et je saupoudrais de Dire straits, de Mademoiselle K et autres. Je n’avais pas l’air en perdition et de toutes façons, j’étais loin. J’avais choisi de prendre de la distance alors j’étais un peu gonflé de revenir quémander un peu d’aide dans ses jupes. Il.elle ne pouvait pas être sur tous les fronts et s’occupait déjà pas mal de ceux qui étaient restés, histoire d’éviter l’apocalypse de la midlife crisis qui faisait des ravages dans les rangs des fans d’Obispo, Gala et The Cure. Tous les mecs voulaient quitter leur boulot et s’éclater avec une Porsche, une patate et une vache alors que les nanas cherchaient un renouveau du mâle ubersexuel cuisinier, entrepreneur, surfeur, qui sache gérer une clé à molette, un clitoris et une couche, peu importe l’ordre.

J’étais sidéré de voir que je n’avais pas vu la routourne tourner. J’en vins même à oublier mes propres problèmes et à me demander si tout cela était bien raisonnable. Après tout, valait-il mieux être seul ou mal accompagné ? La question méritait d’être posée. Chomsky et Moody avait de la rhétorique sur le sujet. JCVD m’expliquait que ça devient du feeling et le feeling c’est l’amour et l’amour c’est be aware et j’étais perdu.

Je me recentrai cependant rapidement et expliquait à Yocaryafre qu’effectivement, j’avais mis de la distance entre moi. Qu’il n’était probablement pas trop tard pour que je fasse encore quelque chose, dans un sens où dans un autre, mais que j’avais besoin de quelques conseils ou au moins d’écoute. Je ne savais plus dans quelle direction aller. Avancer pour moi ou reculer pour nous ? Si j’avais demandé à Bukowski, il m’aurait probablement vomi de me casser et de repartir de zéro.
Yocaryafre avait bâti sa réputation en me connaissant mieux que quiconque. Je lui avais confié l’intégralité de mes doutes, de mes questionnements. Je lui avais fait part de toutes mes décisions et de tous mes projets. Yocaryafre pouvait arguer d’avoir été là dans tous les grands moments de ma vie. De mes déménagements à mes changements de boulot, de mes nouvelles copines à celles avec lesquelles je souhaitais rompre ou qui m’avaient jeté. Il.elle avait été là quand j’étais au top, faisant mon show pour amuser la galerie aussi bien que quand j’avais été au fond du seau, à rendre tripes et mojitos ou à pleurer comme on a envie de vomir, espérant que ça ira mieux après. Yocaryafre pouvait être fier.e du résultat obtenu dans certains domaines, quelques projets rondement menés, notamment des semaines de ski tout bonnement mémorables et les conseils qui m’avaient permis de devenir celui que j’étais aujourd’hui. D’un autre côté, Yocaryafre avait parfois du mal à gérer ses propres questionnements et se retrouvait régulièrement embourbée dans au moins autant de doute que moi, tel Artax dans les marais de la mélancolie.

« S, nous sommes conscients que tu as pris cher et que pourtant, tu t’es accroché. Contre vents et marées, tu as voulu continuer à avancer, mettant tous tes espoirs dans cette nouvelle vie. Tu savais dès le départ que les gens ne changent pas et que plus ils vieillissent plus leurs défauts s’affirment. Tu savais dès le départ qu’elle était un peu égocentrée et plus intéressée par son travail que le reste. Certes, nous étions tous ravis de te voir retrouver l’énergie et le sourire que nous te connaissions. Cependant nous t’avons tous fait part de nos doutes quant à vos objectifs qui n’étaient pas tout à fait alignés. Tu nous as répondu que tu en étais bien conscients mais que ça se tasserait avec le temps. Nous avons également soulevé le point que vous n’en étiez pas aux mêmes phases de vie, notamment en ce qui concerne les enfants. Tu nous as répondu que tu aviserais en temps et en heure. Peut-être que le temps et l’heure sont arrivés. Souviens-toi de ces soirées où elles t’a appelé pour te dire que finalement, elle passait la nuit ailleurs, de ces propositions de voyages ou de sorties que tu lui faisais et auxquelles elle répondait : ‘Tu me raconteras’. Te souviens-tu combien tout cela t’affectait ? Oui, tu y as cru, oui, c’était elle la bonne. Effectivement, cela aurait été possible mais pas cette fois. Il est temps de rentrer. Écoute nos conseils, il est temps de rebondir et idéalement sur du gravier. Ça fait un peu mal mais la direction est en général surprenante. Je sortis et alors que je déambulais vers la place des victoires, regardant Louis XIV sur son cheval, roi Soleil, monarque d’exception, je repensais à tout ce qui m’avait été dit. J’en vins à conclure que oui, après tout, c’était ainsi et c’était peut-être mieux. J’avais un millier d’idées en tête, de nouveaux mondes à découvrir, de nouvelles personnes à rencontrer, de nouveaux projets à réaliser. C’était peut-être, une fois de plus, le premier jour du reste de ma vie. Je devais savourer ma liberté, me détendre et simplement dire oui. Maintenant et après.

De retour au bercail, ces différents échanges m’avaient ouvert les yeux. Bien sur, c’était la fin de quelque chose mais c’était également le début d’une autre histoire qui restait à écrire. La nature a horreur du vide et des pages blanches. Il me fallait me remettre à écrire.

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