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une journée, un texte. jour 4

La réputation

mercredi 24 août 2011, par Samuel

- "Bonjour, la route pour Meyrueis", c’est où s’il vous plait ?"

Forcément, la personne sur laquelle Diego avait jeté son dévolu etait désolée, n’était pas du coin mais voulait bien du feu. Pas facile de tomber sur la bonne personne quand on attaque un groupe de personnes équipées casque, gilet de sauvetage et shorty. Rien ne ressemble plus à un playmobil qu’un autre playmobil.

Diego, fouilla le groupe du regard. Il plissait l’oeil gauche pour se donner des airs de pistolero à qui on ne la fait pas, négligeant le fait que personne ne s’en apercevrait, caché derrière ses Serengety rendues presque opaques par le soleil de 14h23.

Ok, celui avec le haut blanc avait l’air d’être un peu plus décontracté que les autres. Diego s’approcha de lui comme un cow boy s’approche avec respect d’un grand chef indien. On était entre alphas. Le reste du groupe ne pourrait pas comprendre.

- "Meyrueis, c’est par où s’il te plait ?"
- "C’est tout droit sur cette route."
- "Ok, donc, je suis sur la bonne piste. La route était bloquée plus haut, avant Florac. J’ai du faire un détour par le passage du tunnel. J’ai hésité à prendre vers l’Aigoual. Ma carte est trop vague, je n’avais pas toutes ces départementales. C’est encore loin ?"
- "Vingt cinq minutes environ"
- "Good. Et Millau ?"
- "Ça dépend comment tu vas. Si tu roules bien, cinquante cinq minutes. Si tu te balades, une heure quinze"
- "Hum... ok. ça devrait le faire. eau vive ?"
- "Canyoning"
- "Ça fait envie par cette chaleur. Bonne descente"
- "Merci, toi aussi !"

Diego regarda ses compteurs. Le chrono indiquait 14h26. Moins de cinquante cinq minutes et il serait considéré par les locaux comme un pilote qui roule "bien". Traduire qui roule "fort". Ce qui n’était pas négligeable par les temps qui courent. Sa nouvelle monture s’était montrée docile, presque accommodante mais ils n’en étaient pas encore à la complicité. Il enclencha la première, commença à avancer et fit un signe de la main sans regarder si il recevait une réponse. Il n’était déjà plus là.

La route est belle, il faut le reconnaître. Presque personne en plus. Diego pouvait bosser ses trajos sereinement. Toujours tourner la tête vers la sortie du virage. Repérer tout de suite les points de début et de fin de freinage, de corde et d’accélération. À chaque fois, se dire : "Je freine plus tard, je ré-accélère plus tôt et si ça ne passe pas, je met un peu plus d’angle, ça le fera."

Pencher, chercher le point limite, sentir les freins chauffer, ouvrir un peu sur l’angle mais pas trop et pas trop en grand pour ne pas lever. Anticiper le prochain virage, le bon positionnement. Ce coin est connu pour être un véritable tourniquet. C’est la sortie des Cévennes. Certes, on n’est pas sur la corniche mais elle n’est pas bien loin. Vingt cinq kilomètres avant Meyrueis, ça fait une moyenne de soixante kilomètres par heure. Soixante sept de Millau en cinquante cinq minutes, un peu plus de soixante de moyenne. Faut pas trop traîner. Soixante de moyenne, ça n’a l’air de rien mais sur une route comme celle la, faut pas se relâcher.

Diego est bien concentré. Les virages s’enchaînent. Les Diablo Corsa répondent bien. Pas trop anguleux et avec un bon grip même sur les joints au goudron fondus par la chaleur. Sa tête se vide de toute pensée parasite. Il n’est concentré que sur le prochain freinage ou le prochain changement de position. Le revêtement change par endroits. Il adapte ses trajectoires et ses repères en conséquence. Il est passé de Pistolero à pilote de F-15. C’est fou comme le corps et l’esprit s’adaptent vite.

14h46. Meyrueis. Diego est dans les temps. Il ressort de la ville. Gorge de la Jonte, Belvédère des vautours. C’est plus roulant mais un peu plus de monde. Il remonte les voitures les unes après les autres. Alors qu’il sort d’un virage, il repère à l’entrée du prochain une moto qui semble bien sur l’angle. Il n’a plus qu’une idée en tête. Maintenant qu’il a un lièvre, il est temps d’aller effacer les repères "fais gaffe !" des bords des pneus. Encore un peu plus tard, encore un peu plus penché, encore un peu plus tôt et encore un peu plus fort. Gagner mètres par mètres. Planter les freins après le panneau "trop tard", sentir la roue arrière se délester, tout jeter dans le virage et ré-ouvrir de plus en plus fort en sentant la roue avant s’alléger. C’est beau la théorie. Mais quand elle rejoint la pratique, ça confine au merveilleux. Le lièvre a une Honda. Un 600CBR pas récent mais qui encore bien péchue. Sa moto est bien plus puissante que celle de Diego mais le pilote est moins efficace. Leurs performances s’équilibrent. Après quelques kilomètres, Diego est juste derrière. Sa plaque immatriculée dans le douze et les coups d’oeil fréquents dans le rétro laissent deviner qu’il n’a pas l’intention de se faire faire l’inter à domicile.

Mais Diego est à l’aise. Il se laisse quelques virages pour chercher la faille mais pas trop. D’après son compteur, Millau n’est plus qu’à une grosse douzaine de kilomètres et précédée de pas mal de petits villages avec avec leur lot de stops, feux et ralentisseurs.

La faille du lièvre, c’est les gros bouts droits suivis par un virage serré. Le pilote compte sur la puissance de son CBR pour distancer un peu Diego mais il arrive du coup un peu trop fort dans le virage. Il freine trop et Diego le recolle sans mal. Plusieurs fois, Diego se déporte à l’intérieur et se fait fermer la porte. Tout se passe comme prévu. La ligne droite se déroule devant eux. Au bout, un gauche très large qui doit passer à fond puis un droit qui disparaît derrière les rochers du bord de route. Diego se colle autant qu’il peut au CBR. Ils entrent dans le gauche sans relâcher. Juste avant que le droite ne leur saute dessus, Diego se déporte a l’intérieur. Ça ne rate pas. Le lièvre se décale juste avant de freiner mais Diego a déjà changé de coté. Le lièvre réalise trop tard que son poursuivant n’a jamais eu l’intention de lui faire l’intérieur. Il freine mal, élargit un peu. Diego est à sa hauteur. Il tourne la tête pour le regarder. Diego le regarde aussi. Tous les deux sourient au ralenti comme Belmondo dans la dernière scène de l’héritier. Peu importe le vainqueur, la course était belle. Le lièvre rétrograde pour récupérer un peu de reprise mais Diego accélère déjà. Le CBR reste derrière. Il aura beau essayer de coller, Diego va lui mettre mètres après mètres la distance qui sépare ceux qui s’oublient.

15h17. Le panneau Millau. Diego roule enfin "bien". traduire "fort". Enfin. après tant d’années à douter. La foule l’entoure. On le fait s’arrêter. Le comité d’accueil aux couleurs Suzuki (probablement le sponsor) lui remet son trophée qu’il pourra encadrer. Quatre points de plus au championnat. Il n’est plus qu’à huit points de la première place et peut se s’enorgueillir d’avoir été chronométré à 137km/h un peu avant le Belvédère aux vautours.

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